ARISTOPHIL : Le patrimoine écrit en dangerde Aristophil

L’enquête judiciaire dont fait l’objet Aristophil depuis le 18 novembre dernier ne doit pas mettre en danger la valorisation en France du patrimoine écrit dont cette société a été l’acteur le plus dynamique. Les trésors manuscrits acquis par Aristophil depuis vingt ans et même plus doivent être pris en compte, car il s’agit du patrimoine culturel français, du bien de tous. Ce serait un crime de laisser ces fonds avec des documents uniques et inestimables bradés dans une procédure qui porterait atteinte, même sans le vouloir, à la valeur de notre mémoire écrite dans tous les domaines.

Cet aspect de l’  » affaire Aristophil » paraît dans un premier temps avoir été mis de côté… mais cela ne pourra pas durer. Une enquête préliminaire a en effet été ouverte par le parquet de Paris suite à des soupçons de diverses natures. La médiatisation dans le sensationnalisme a débouché de fait sur une violation du secret de l’enquête dès les premiers jours. Un vaste pan du patrimoine écrit, réuni depuis plus de vingt ans par Aristophil et ses musées, est
menacé à court terme. Gérard Lhéritier a redonné toute la place qu’il méritait au manuscrit sur un marché de l’art en pleine expansion. Ses actions culturelles multiples ont contribué à porter un regard nouveau sur les lettres et manuscrits, tant parmi le grand public, qu’à travers la presse ou parmi les chercheurs.
C’est lui qui a fait sortir de greniers poussiéreux ou de librairies formidables mais confidentielles, d’exceptionnels témoignages écrits de l’esprit humain de tous horizons, que ce soit dans le domaine historique, dans celui de la littérature et de l’art, ou dans celui des sciences. Il a transformé en découvertes publiques grâce à l’investissement personnel, dans des musées ouverts à tous, ce qui relevait du patrimoine écrit privé. Ceci, personne ne peut aujourd’hui sérieusement le contester eu égard au formidable bilan culturel d’Aristophil et de ses musées. Si l’on juge un arbre à ses fruits, Aristophil, c’est pour le patrimoine écrit, le pommier d’or du jardin des Hespérides.

Une saga unique à la française

Aristophil aurait pu se contenter d’acheter et de vendre avec une marge bénéficiaire à des investisseurs, des lettres et manuscrits acquis de gré à gré ou aux enchères puis proposés à travers un modèle économique novateur. Rien n’obligeait en effet Gérard Lhéritier à s’engager dans un combat culturel coûteux, devenu au fil des années une saga unique à la française. On peut même penser qu’une activité plus discrète et moins généreuse lui aurait peut-être
évité les ennuis d’aujourd’hui. Les projecteurs brûlent parfois ceux qui aiment trop la lumière. Mais voilà… Il a voulu
donner à une société privée française les moyens de jouer dans la cour des grands pour l’intérêt national, à armes égales, par patriotisme patrimonial dans une concurrence culturelle devenue mondiale.
Avec une intuition qualifiée très souvent de géniale, il avait compris que les manuscrits, devenant de plus en plus rares avec le développement du traitement de texte et des courriels, seraient de plus en plus précieux. On a toujours tort d’avoir raison trop tôt, on se fait des ennemis. Il aurait dû prévoir que ses achats records médiatisés, ses retours en France de documents prestigieux remarqués, ses expositions célébrées en grande pompe, et même son immense générosité à l’égard des institutions publiques en quête éperdue de moyens, ne seraient pas supportés par des fonctionnaires envieux et obtus et par une poignée de libraires aigris et jaloux, si révélateurs d’une France dramatiquement étroite et sclérosée. La suspicion-dénonciation a fait son oeuvre. C’est un moyen, aurait dit Churchill, de donner aux poux le pouvoir de dévorer les lions. L’acharnement, le harcèlement et le dénigrement, relayés par certains journalistes bien intentionnés, ont déclenché une machine judiciaire qui peut, si les juges n’y prennent garde, avoir des effets culturels imprévisibles et dévastateurs. Ils en sont bien entendu certainement conscients. C’est pourquoi il ne faut pas désespérer. Quand on a suivi pas à pas l’évolution d’Aristophil, une conviction se dégage : cette aventure ne peut se terminer ainsi. Le développement de la société s’accompagne de la montée en puissance des acquisitions d’Aristophil grâce à la confiance de ses partenaires et clients investisseurs. La philosophie d’Aristophil est de présenter dans des lieux dignes de leur importance historique des écrits dans tous les domaines du génie humain. Les collections privées acquises et conservées par Aristophil et ses musées comptent plusieurs dizaines de milliers de pièces pour la plupart exceptionnelles.

La magie Aristophil

Nous avons le souvenir de l’exposition sous le Dôme des Invalides près du tombeau de l’Empereur, d’une collection de quelque 500 lettres et manuscrits de Napoléon rapatriée des États-Unis où elle était conservée par un collectionneur américain… Des  » Vive l’empereur ! » criés par des soldats en tenue impériale donnèrent le frisson à nombre de visiteurs le jour de l’inauguration de l’exposition. L’exposition dura 3 mois et accueillit 250 000 visiteurs. C’est aussi cela la magie Aristophil. Je me souviens également précisément de l’émotion suscitée par le rapatriement des États-Unis du testament politique de Louis XVI, acquisition qui fit la Une du Figaro. Ce document était ni plus ni moins un appel personnel adressé par le roi aux Français, rédigé par ses soins, pour expliquer sa rupture avec le processus révolutionnaire juste avant ce que l’histoire retiendra comme  » la fuite à Varennes »… Ce document qui résume l’état d’esprit de Louis XVI à un moment décisif de la Révolution apporte un nouvel éclairage, essentiel pour les historiens, sur la période révolutionnaire et l’analyse du roi. Gérard Lhéritier l’a-t-il acheté trop cher ? Est-ce réellement le problème ? Ne faudrait-il pas plutôt s’interroger sur la présence d’un tel document sur le territoire américain ? Comment un écrit de cette importance a-t-il pu être exfiltré du territoire français par certains, et vendu en mains privées à un collectionneur américain ? Aristophil rapatrie, rassemble et valorise. Et la place manque ici pour rappeler l’ensemble des actions d’Aristophil en faveur du patrimoine écrit. Mentionnons néanmoins l’acquisition du manuscrit Einstein-Besso concernant la théorie de la relativité générale, l’un des documents les plus importants au monde, opportunité rare dans la vie d’un collectionneur d’acquérir un tel monument de l’histoire de l’esprit humain, que Gérard Lhéritier a su saisir à un moment où personne ne s’y intéressait vraiment. La révélation de l’importance de ce chaînon manquant dans l’élaboration de la théorie de la relativité fut une redécouverte pour d’éminents scientifiques comme Étienne Klein. Que la valeur d’un tel manuscrit ait littéralement explosé était donc inéluctable.
La mise en perspective d’importants documents littéraires, tels que ceux de Marcel Proust, de Romain Gary, ou d’André Breton (mentionnons pour ce dernier ses deux Manifestes du surréalisme), à travers des expositions qui font date aujourd’hui dans l’histoire culturelle de notre pays, est également l’oeuvre d’Aristophil et de ses musées. La constitution de telles collections n’a pu se réaliser que grâce à des moyens financiers importants et toute une stratégie d’acquisition savamment étudiée. Si Aristophil a acquis nombre de ses collections en ventes publiques et auprès de libraires spécialisés, la société achetait également ses documents auprès de particuliers et de familles d’auteurs illustres : ce fut ainsi le cas pour les archives d’Antoine de Saint-Exupéry, la collection de lettres de l’Académie française achetée à la famille de Flers, le fonds Boris Vian ou Jean Cocteau, ou de l’ensemble des 313 messages secrets du général de Gaulle provenant du fils de la secrétaire du chef de la France Libre, sans oublier la dernière grande acquisition en date, celle du manuscrit des 120 Journées de Sodome, rédigé par le marquis de Sade, cédé après de longues années de négociations par la famille du grand collectionneur suisse Gérard Nordmann.

Mécénat et volonté d’ouverture

En matière d’acquisitions, Gérard Lhéritier et Aristophil, ce sont tout à la fois un certain génie, l’intuition, le flair. Mais c’est également une volonté de mettre à la disposition des étudiants et des chercheurs, voire du plus large public possible, l’ensemble de ces collections inestimables pour l’histoire des idées. Faut-il rappeler que ni Gérard Lhéritier ni Aristophil et ses musées n’ont à un seul moment fermé leurs portes aux institutions publiques, que ce soient les musées, les bibliothèques ou d’autres institutions culturelles (Aristophil et ses musées ont ainsi prêté leurs œuvres à une vingtaine d’institutions en 2013), jouant même à fond la carte du partenariat voire du mécénat. On peut citer ici deux exemples : le don fait en 2012 par Aristophil à la Bibliothèque nationale de France pour lui permettre d’acquérir La Vie de sainte Catherine d’Alexandrie, un manuscrit enluminé médiéval classé depuis Trésor national, et les archives de Michel Foucault, sans oublier le financement du musée Paul Verlaine à Metz. On passera sur les dons à différentes associations et sur les actions humanitaires de proximité ou plus lointaines. Cette générosité, qui est un trait de caractère du patron d’Aristophil, est à opposer à l’hostilité mesquine de certains fonctionnaires qui ne supportent pas la réussite privée ; encore moins quand celle-ci se situe dans le domaine de l’art.
Mais peut-on poser une question à tous les défenseurs  » sincères » – et il y en a souhaitons-le – sur l’avenir de ces collections (bien réelles) conservées par Aristophil et ses musées ? Que va-t-il advenir en effet de tout ce patrimoine écrit ? Prendra-t-on le risque de le brader à la hâte, au tiers (ou pire) de sa valeur ou bien de le voir réquisitionné par quelque institution qui le rangera pour toujours sur les rayonnages poussiéreux de ses réserves rarement accessibles au commun des mortels ? Ou alors, faudra-t-il se résigner à voir partir les témoignages irremplaçables de la pensée française vers d’autres contrées lointaines, en Asie, au Moyen-Orient, ou en Russie, pays où les acheteurs de documents historiques sont de plus en plus nombreux ? La question reste posée à ceux qui ont pris le risque d’une mise à mort d’Aristophil et de ses musées. On prend le risque de jeter le bébé avec l’eau du bain. Aristophil ne survivra sans doute pas, en l’état en tout cas, à la crise actuelle. La justice dira ce qu’il en est de son fonctionnement juridique et commercial, mais ses réalisations culturelles de ces vingt dernières années existent et méritent d’être défendues.
À ce jour le devoir de tous les passionnés et défenseurs du patrimoine écrit, est de tenter par tous les moyens de préserver les collections ainsi constituées. D’éviter leur dispersion aux quatre coins du monde, et de sensibiliser les propriétaires de ces manuscrits sur leur devenir. Mettre en vente un trop grand nombre de manuscrits et de lettres à la hâte risquerait en outre d’affecter un marché qui n’a jamais connu de baisse depuis plus de deux siècles. Les ventes de lettres et manuscrits, enregistrant des prix record, se sont poursuivies en cette fin d’année 2014 (voir nos articles consacrés au marché des lettres manuscrites en dernières pages). Aristophil qui a été le moteur de cette nouvelle dynamique au sein du marché de l’art n’a jamais fait le marché et encore moins aujourd’hui… CQFD. Tant mieux, pourvu que cela dure pour tous ceux qui ont investi dans la plus belle des collections, celle des écrits du génie humain. Il faut rendre à César ce qui est à César et à Gérard Lhéritier au niveau de la culture, ce qui est à Aristophil.

Par PATRICE ZEHR
@ Plume n°71

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Source: Aristophil

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